Togo/Désencombrement : Kossi Aboka, un quart de siècle de zèle ou d’anticipation?

Alors que les autorités togolaises annoncent une nouvelle opération de libération des emprises publiques dans le Grand Lomé, le parcours de Kossi Agbenyega Aboka mérite un regard rétrospectif. Depuis 2001, lorsqu’il prenait les commandes de la délégation spéciale de la préfecture du Golfe, l’actuel maire de Golfe 5 a fait du désencombrement des voies et de la récupération des réserves administratives un axe majeur de son action. Une politique menée avec fermeté, parfois au prix de fortes tensions et de menaces jusque dans sa sphère familiale. Un quart de siècle plus tard, alors que le Grand Lomé s’engage dans une nouvelle campagne, son combat prend une résonance particulière.

À Lomé, le sujet revient régulièrement dans le débat public. Étalages commerciaux, baraques, conteneurs, véhicules abandonnés, dépôts de sable et de gravats sur les trottoirs. L’occupation anarchique des espaces publics demeure l’un des défis auxquels la capitale togolaise est confrontée.

Dans un communiqué publié le 3 novembre 2026, le Comité ad hoc de lutte contre l’occupation anarchique du domaine public a annoncé une nouvelle opération de libération des emprises publiques. Les occupants concernés disposent jusqu’au 20 novembre pour libérer volontairement les espaces irrégulièrement occupés. Au-delà de cette échéance, les services compétents procéderont aux dégagements, aux frais des contrevenants.

La mesure concerne notamment les étalages commerciaux, les baraques, les conteneurs, les véhicules abandonnés et les dépôts sauvages de matériaux de construction. Les autorités évoquent la nécessité de fluidifier la circulation, de sécuriser les déplacements des piétons et de faciliter l’intervention des services de secours.

Cette actualité remet en lumière un acteur dont le nom est depuis longtemps associé à cette politique de reconquête de l’espace public. Kossi Agbenyega Aboka.

2001, le début d’un combat

Bien avant les opérations actuellement annoncées à l’échelle du Grand Lomé, Kossi Aboka avait déjà engagé, à la tête de la délégation spéciale de la préfecture du Golfe, une politique de libération des voies publiques et des réserves administratives occupées.

Depuis 2001, son action s’est notamment traduite par des opérations de dégagement dans plusieurs quartiers de la capitale. Des voies obstruées ont été ouvertes, des emprises publiques récupérées et des réserves foncières de l’État libérées.

En juin 2014, les interventions conduites par la délégation spéciale ont notamment concerné Adidogomé-Awatamé, Vessomé, Avédji-Télessou, Sogbopé, Kitidjan et Cacavéli. Des constructions et installations occupant les voies publiques ou les réserves administratives ont été démolies afin de restituer les espaces à leur destination initiale.

L’objectif affiché dépassait la simple question de l’esthétique urbaine. Il s’agissait aussi de permettre l’ouverture des rues, de faciliter les interventions en cas d’incendie ou d’inondation et de préserver les domaines publics nécessaires aux futurs projets d’aménagement.

Dans cette logique, plusieurs espaces récupérés ont pu être rendus disponibles pour accueillir des équipements et des infrastructures d’intérêt collectif. Une dimension parfois moins visible des opérations de déguerpissement, mais essentielle dans la construction et l’organisation d’une ville.

En février 2019, le président de la délégation spéciale poursuivait cette dynamique sur les grands axes de Lomé. À Agoè-GTA, les installations occupant les abords de la route nationale numéro 1 étaient visées. À Baguida, des interventions concernaient également les anciens hangars du marché. À Agbalépédogan, la libération de la gare routière était présentée comme une étape préalable à sa reconstruction.

Le projet Lomé Vert figurait également parmi les initiatives défendues par Kossi Aboka. Il prévoyait notamment la plantation d’arbres le long de certains grands axes afin de limiter les occupations anarchiques et de contribuer à l’embellissement de la capitale.

Des opérations menées au prix de fortes tensions

Cette politique n’a pas été menée sans résistance. Les dégagements d’espaces occupés depuis parfois plusieurs années ont souvent suscité des contestations. Pour certains occupants, ces installations représentaient leur lieu de travail et leur principale source de revenus. Pour la délégation spéciale, il fallait avant tout rétablir la vocation des domaines publics et permettre à l’État de réaliser ses projets.

Kossi Aboka a récemment livré un témoignage particulièrement marquant sur les risques personnels auxquels il affirme avoir été exposé dans le cadre de ces opérations.

C’était lors du débat d’orientation budgétaire de la commune du Golfe 5, organisé à la Maison des jeunes d’Amadahomé. Revenant sur la libération du domaine qui accueille aujourd’hui cette infrastructure, le maire a raconté les menaces dont sa famille a été victime après l’opération.

Selon son récit, une fois les occupants dégagés de cet espace, des individus armés de machettes et de gourdins s’étaient rendus à son domicile avec l’intention de s’en prendre à sa famille. Ses enfants n’avaient eu la vie sauve que grâce à l’intervention des forces de l’ordre et de sécurité.

Ce témoignage donne une autre dimension à la question du désencombrement. Derrière les engins de démolition, les mises en demeure et les décisions administratives, il y a aussi des rapports de force, des résistances et parfois des risques humains considérables pour les responsables chargés de faire appliquer les décisions publiques.

La récupération du domaine destiné à accueillir la Maison des jeunes d’Amadahomé illustre, dans le récit du maire, la nécessité de préserver les réserves publiques pour les générations présentes et futures. Un terrain qui aurait pu rester durablement occupé est aujourd’hui affecté à un équipement collectif.

Golfe 5, la continuité d’une même vision

Devenu maire de la commune du Golfe 5 en septembre 2019, après avoir dirigé la délégation spéciale de la préfecture du Golfe, Kossi Aboka n’a pas abandonné cette orientation.

L’opération du 25 octobre 2021, menée dans sa commune, en est une illustration. Des conteneurs, des baraques et des installations commerciales occupant les trottoirs ont été retirés. La municipalité avait alors expliqué avoir engagé plusieurs campagnes de sensibilisation avant de passer aux interventions sur le terrain.

Pour le maire, les trottoirs doivent permettre aux piétons de circuler et les espaces publics doivent rester accessibles à tous. Il défend également l’idée que les recettes tirées des activités commerciales ne peuvent justifier l’occupation irrégulière du domaine public.

Cette position s’est accompagnée d’une volonté de trouver des solutions de substitution. La municipalité a notamment évoqué la disponibilité de places dans certains marchés de la commune pour accueillir les commerçants concernés.

Le défi reste toutefois celui de la pérennité. Une voie dégagée aujourd’hui peut être de nouveau occupée quelques semaines ou quelques mois plus tard. C’est pourquoi la commune du Golfe 5 a annoncé, le 2 novembre 2026, le lancement d’une nouvelle opération sur le boulevard du 30-Août, avec la mise en place d’une brigade de veille chargée de surveiller les axes prioritaires.

Il ne s’agit donc plus seulement de libérer les espaces, mais aussi de prévenir leur réoccupation.

Quand le Grand Lomé rejoint une préoccupation ancienne

La nouvelle opération annoncée à l’échelle du Grand Lomé marque une évolution importante. La problématique n’est désormais plus traitée uniquement à travers des initiatives communales isolées. Elle fait l’objet d’une démarche coordonnée, portée par les autorités compétentes et impliquant les différentes communes du district.

Le constat dressé par le Comité ad hoc est d’ailleurs révélateur. Les opérations de désencombrement conduites en février 2023 n’ont pas permis de mettre définitivement fin aux occupations irrégulières. La répétition des campagnes montre ainsi que le problème ne relève pas seulement de la capacité à dégager les voies, mais aussi de celle à préserver durablement les espaces libérés.

Sur ce terrain, le parcours de Kossi Aboka présente une certaine singularité. Depuis un quart de siècle, il défend une conception de la gestion urbaine fondée sur la récupération des espaces publics, l’ouverture des voies et la préservation des réserves de l’État. Une orientation qui, au regard des nouvelles décisions prises à l’échelle du Grand Lomé, rejoint aujourd’hui les préoccupations des autorités.

Il serait difficile de réduire son action à de simples opérations de déguerpissement. La libération des emprises publiques constitue aussi un préalable à la réalisation d’infrastructures, à l’amélioration de la mobilité et à une meilleure organisation de l’espace urbain.

Un héritage à inscrire dans la durée

Vingt-cinq ans après le début de son parcours à la tête de la délégation spéciale de la préfecture du Golfe, Kossi Aboka continue de porter cette même exigence dans la commune qu’il dirige.

Son parcours rappelle surtout qu’une politique de désencombrement ne se construit pas en quelques jours. Elle suppose une continuité administrative, une volonté politique, des moyens d’intervention et une capacité à résister aux pressions. Elle nécessite également une politique d’accompagnement des commerçants et des artisans, afin que la reconquête de l’espace public ne se traduise pas par une fragilisation excessive des activités économiques.

En tout cas, si M. Aboka avait été compris il y a 25 ans, on aurait pu faire de remarquables progrès, en termes d’aménagement urbain.

Louis KAMAKO

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